La vie privée à l’épreuve du Net

C’est connu : qu’on fasse une recherche sur Google ou qu’on se serve de réseaux sociaux, nos données personnelles sont collectées, notamment à des fins commerciales. Les Etats peuvent également s’en servir à des fins judiciaires. A cela, la réponse est souvent la même : « Peu importe que Facebook ou Google connaissent mes goûts musicaux ou mes opinions », « Je n’ai rien à me reprocher ».

Pourtant, le problème n’est pas là, et va beaucoup plus loin : la collecte des données personnelles atteint des proportions très importantes (identité, goûts, opinions, croyances, géolocalisation…), est peu régulée, et le fichage constant des citoyens met en péril la présomption d’innocence.Sur Internet, le droit (et son application) concernant la vie privée des utilisateurs (données à caractères personnels, messages privés…) est encore balbutiant : de quoi être vigilant lors de ses interactions en ligne.

Sommaire :

-* Consulter la version épurée
-* Consulter la version longue originale

-* La collecte massive des données personnelles : Vers un outil de gestion des populations ?
-* Messages privés, courrier électronique… la véritable “vie privée”.

 
 

Version épurée

La collecte massive des données personnelles : Vers un outil de gestion des populations ?

**Le décloisonnement de la vie privée, ou comment le profilage devient permanent.

La collecte de données est passée depuis quelques années à un stade plus avancé de regroupement d’informations, en créant des passerelles entre toutes les occupations de l’internaute qui étaient jusque là cloisonnées : les sites équipés de plug-ins Facebook (login et like, notamment) ou Twitter, ou la géolocalisation dont sont équipés les smartphones en sont de bons exemples.

Cette collecte permanente et vaste de détails anodins aboutit à la création de profils extrêmement précis des utilisateurs : il est non seulement possible de connaître les goûts, tendances politiques et religieuses, relations, achats, occupations d’une personne, mais aussi ses déplacements (virtuels et physiques), ses horaires ou ses modes de transport. La vie de l’individu moderne, jusqu’ici caractérisée par le cloisonnement tant horaire que spatial de son quotidien, est donc rendue accessible et lisible facilement.

Chez Google, ce décloisonnement vient d’être officialisé par leurs nouvelles politiques de confidentialité : les données personnelles collectées par les différents services de Google seront désormais réunies en une seule base de donnée. La publicité selon votre géolocalisation exacte (smartphone) sur votre ordinateur, c’est pour bientôt.

**Au delà de la simple utilisation commerciale, les enjeux d’un profilage constant

Mais nombreux sont ceux qui, en ayant conscience de ces changements, n’y accordent pas réellement d’importance. Les arguments abondent pour soutenir une telle opinion, mais les deux plus importants à nos yeux sont d’une part que les données collectées seraient insignifiantes ou peu sensibles, et d’autre part que si on a quelque chose à cacher, c’est peut être qu’on n’aurait pas du le commettre.

Idée reçue numéro 1 : « Mes données enregistrées sur Internet ne sont pas sensibles, peu importe qu’elles soient conservées par tel ou tel organisme. »

Bien au contraire. Une fois un fichier mis en place il ne reste plus qu’à espérer qu’il ne serve jamais à autre chose que le but initial pour lequel il a été conçu, et c’est un vœu pieu. On l’a déjà vu avec les fichiers policiers en France : on commence par créer un fichier à but non judiciaire, puis le gouvernement suivant change sa politique et décide de le recouper avec des fichiers policiers. Les informations collectées, jusque là inoffensives, deviennent une arme contre les citoyens. Or c’est exactement la même chose avec Facebook : aujourd’hui les informations dorment tranquillement dans des bases de données, mais demain telle ou telle officine peut très bien faire pression sur le réseau social et mettre la main dessus, si ce n’est pas déjà fait. Les possibilités sont d’autant plus importantes que le fichage étatique gagne en vigueur, comme le présage le projet de loi Français instaurant un fichier des « gens honnêtes ».

Idée reçue numéro 2 : « Les comportements que l’on veut cacher sont forcément des comportements malsains. Les gens honnêtes n’ont pas à avoir peur de la surveillance »

Cette idée semble avoir la vie dure, et malgré l’histoire chargée qui est la sienne on la retrouve dans la bouche de presque tous ceux qui se targuent de faire respecter la vie privée.


Eric Schmidt, ex-PDG de Google : If you have something that you don’t want anyone to know, maybe you shouldn’t be doing it in the first place”

Ainsi selon Eric Schmidt, ancien PDG de Google, “If you have something that you don’t want anyone to know, maybe you shouldn’t be doing it in the first place”

Messages privés, courrier électronique… la véritable “vie privée”

Au delà des données à caractère personnelle, il faut également s’interroger sur la communication réellement privée — qui n’est destinée à aucun tiers que ce soit, entreprise ou particulier —, par exemple les messages instantanés, les messages privés, les courriers électroniques, les conversations audio privées, etc.. Comment accepter qu’une entreprise comme Facebook conserve tous les messages privés et tous les e-mails ?

Il y a déjà plusieurs mois, un utilisateur de Facebook a demandé à l’entreprise de lui communiquer toutes les données qu’elle avait conservées sur lui, en vertu de la Directive de l’Union Européenne à ce sujet. Le résultat est frappant : le fichier .pdf rendu contient une quantité astronomique d’informations, dont l’ensemble des messages privés envoyés et reçus, supprimés ou non par l’utilisateur. Concrètement, cela signifie que tous vos messages privés, notamment, sont conservés dans la base de donnée de Facebook sans qu’ils puissent être supprimés.

La messagerie instantanée n’est pas épargnée : c’est sur des conversations Skype que reposent par exemple une grande partie des accusations vis-à-vis de Kim “Dotcom” Schmitz. Il n’échappera donc à personne que les communications privées, malgré l’engagement des entreprises, peuvent être consultées grâce aux outils d’espionnage adéquats.

Il existe ainsi des moyens légaux d’espionner des conversations ou de consulter des e-mails : c’est du moins le cas aux Etats-Unis, où la compagnie Yahoo ! a même créé un guide pour les autorités publiques expliquant quelles données sont conservées, combien de temps, ainsi que comment y accéder.

Le plus problématique n’est encore pas la possibilité qu’a l’Etat d’espionner des conversations, mais plutôt de consulter des historiques de conversation, par exemple les messages privés conservés sur Facebook. Ces messages privés ne devraient pas être initialement stockés, car ils concernent uniquement les citoyens et leurs interlocuteurs. Un citoyen doit avoir le droit de supprimer ce type de contenu s’il le désire, quelle qu’en soit la raison. Nos courriers, nos messages, nos conversations n’appartiennent ni à Facebook, ni à l’Etat, ni à qui que ce soit d’autre que l’émetteur et le(s) destinataire(s).

L’Union Européenne n’est heureusement pas dotée du Patriot Act américain, qui autorise le FBI à exiger l’accès aux données personnelles collectées par des groupes privées, sans supervision judiciaire. Mais le droit en la matière reste flou, incomplet, et a déjà posé problème en raison de l’hégémonie américaine sur Internet. Pour cette raison, nous pensons que le droit doit être renforcé, à la fois pour limiter la collecte des données personnelles et pour limiter l’utilisation par les Etats de ces données. Le « droit à l’oubli », proposé dans une nouvelle directive européenne, doit également être plus qu’envisagé.

 
 
 
 

La version longue originale

Introduction : l’utilisation des données personnelles à but commercial

Avec le succès des réseaux sociaux, notamment ceux qui font appel à l’identité réelle des utilisateurs (Facebook…) plutôt qu’à un pseudonyme (MySpace, forums de discussion…), la problématique de la conservation et de l’utilisation des données personnelles s’est vite posée.

En effet, que font ces entreprises avec les données qu’on leur fournit ? Trois craintes principales sont en général envisagées :
-* La crainte de la conservation de données personnelles sans le consentement de l’utilisateur
-* La crainte de l’utilisation de données personnelles sans le consentement de l’utilisateur
-* La crainte spécifique de l’exploitation de ces données à des fins commerciales (vente à des tiers)

Si le consentement est nécessaire, il n’a pas besoin d’être “explicite” : il suffit donc à une entreprise comme Google de faire figurer le traitement des données personnelles dans ses conditions générales d’utilisation et/ou dans les chartes spécifiquement liées à la confidentialité, chartes qui sont en général signées sans qu’on en lise le moindre mot. Par exemple, Facebook explique sa politique de confidentialité ici.

Une fois les données collectées, celles-ci sont souvent utilisées à des fins commerciales, notamment publicitaires. A nouveau, il suffit de “consentir” pour que cela soit légal. Lorsque vous vous inscrivez sur un site, il suffit de cocher que vous “êtes d’accord pour recevoir des offres
Eric Schmidt, ex-PDG de Google : If you have something that you don’t want anyone to know, maybe you shouldn’t be doing it in the first place”

Ainsi selon Eric Schmidt, ancien PDG de Google, “If you have something that you don’t want anyone to know, maybe you shouldn’t be doing it in the first place”[Source. Cette phrase est une véritable négation de la vie privée, puisqu’elle insinue que toute information que l’on veut garder pour soi est une information immorale ou illégitime. Or c’est à dans l’essence même de notre régime des libertés de pouvoir choisir d’entretenir sa sphère privée loin des regards intrusifs de ses voisins, de l’Etat ou du monde des affaires. L’argument que les gens honnêtes n’ont rien à craindre d’une surveillance constante a été utilisé presque chaque fois qu’il a fallu faire passer des mesures intrusives pour la vie du citoyen. Il est d’autant plus immonde qu’il pousse l’individu à censurer son comportement privé au nom d’une prétendue morale collective.

Quelle utilisation pour ces données ?

Si la collecte massive des données à caractère personnel nous semble dangereuse, c’est que l’utilisation de ces données permet à notre sens de développer des stratégies de surveillance collective : le fait de pouvoir regrouper instantanément les gens dans des listings selon des critères divers mais précis pourrait être en effet un formidable outil dans la gestion des populations. Cela ouvre des perspectives à la fois vastes et nombreuses, d’abord à un niveau purement informatif : connaitre la tendance globale d’un groupe, répertorier des activistes sur la base de faisceaux de préférences, ou encore anticiper la montée de mouvements de contestation. Mais cet outil potentiel ouvre aussi la voie à des formes de gestion plus actives : adopter tel ou tel comportement envers les gens classés dans le profil A, et une attitude différente envers ceux du profil B par exemple. C’est donc une nouvelle dimension de l’Etat pastoral que rend possible la collecte massives de ces données perçues aujourd’hui comme insignifiantes. Très trivialement, on pourrait imaginer un futur grinçant où les gens appartenant au profil « opposition » se rendent compte que telle ou telle démarche administrative leur est rendue extrêmement pesante sous un prétexte fallacieux.

**“Regardez-moi” – Le paradoxe des réseaux sociaux

Il est cependant évident que cette récupération massive des données n’est pas réalisée de manière autoritaire. C’est en effet tout le paradoxe des réseaux : on voit les usagers adopter successivement des attitudes et des opinions contradictoires. Tout en protestant contre le non respect de leur vie privée les Internautes participent joyeusement au décloisonnement de leurs informations personnelles et à leur collecte.

Pour autant, cela signifie-t-il que la protection de la vie privée est un combat qui doit être abandonné sous prétexte que les internautes l’auraient, après tout, bien cherché? Certainement pas, et il serait temps de faire enfin appliquer les principes fondamentaux de notre régime des libertés publiques, réaffirmés par le droit européen mais toujours pas imposés aux organismes comme Facebook ou Google.

Messages privés, courrier électronique… la véritable “vie privée”

Au delà des données à caractère personnelle, il faut également s’interroger sur la communication réellement privée — qui n’est destinée à aucun tiers que ce soit, entreprise ou particulier —, par exemple les messages instantanés, les messages privés, les courriers électroniques, les conversations audio privées, etc.. Que Google conserve nos préférences de recherche et certaines informations de notre historique de navigation, cela pourrait encore être compréhensible tant que l’encadrement légal est solide et respecté. Mais comment accepter qu’une entreprise comme Facebook conserve tous les messages privés et tous les e-mails ?.

Il y a déjà plusieurs mois, un utilisateur de Facebook a demandé à l’entreprise de lui communiquer toutes les données qu’elle avait conservées sur lui, en vertu de la Directive de l’Union Européenne à ce sujet. Le résultat est frappant : le fichier .pdf rendu contient une quantité astronomique d’informations, dont l’ensemble des messages privés envoyés et reçus, supprimés ou non par l’utilisateur. Concrètement, cela signifie que tous vos messages privés sont conservés dans la base de donnée de Facebook sans qu’ils puissent être supprimés.

D’autres plate-formes sont cependant plus respectueuses de la vie privée de leurs utilisateurs : Skype stipule ainsi que “l’historique des messages instantanés sera stocké pendant une période de maximum 30 jours, à moins que la loi ne l’interdise ou ne le stipule autrement”. Il en est de même pour d’autres services, comme les courriers électroniques, qui ne restent pas indéfiniment sur les serveurs et qui peuvent être supprimés.

C’est pourtant sur des conversations instantanées Skype que reposent par exemple une grande partie des accusations vis-à-vis de Kim “Dotcom” Schmitz : les conversations que citent le FBI datent de 2007 ! Il n’échappera donc à personne que les communications privées, malgré l’engagement des entreprises, peuvent être consultées grâce aux outils d’espionnage adéquats. Ceux-ci restent souvent “extra-judiciaires”, c’est-à-dire que les informations recueillies par ce biais ne peuvent pas toujours être utilisées au cours d’un procès, selon les législations des Etats concernés.

Il existe néanmoins des moyens légaux d’espionner des conversations ou de consulter des e-mails : c’est du moins le cas aux Etats-Unis, où la compagnie Yahoo! a même créé un guide pour les autorités publiques expliquant quelles données sont conservées, combien de temps, ainsi que comment y accéder. Comme l’explique Business Insider, “For example, Yahoo’s document helpfully alerts law enforcement that if they’d like to read a user’s instant messanger logs, they better ask within 45 days and come bearing a 2703(d) order. That is, unless there’s “imminent danger of death or serious physical injury.” If that’s the case, there’s another letter to fax entirely.”

Le plus problématique n’est encore pas la possibilité qu’a l’Etat d’espionner des conversations, mais plutôt de consulter des historiques de conversation, par exemple les messages privés conservés sur Facebook. Ces messages privés ne devraient pas être initialement stockés, car ils concernent uniquement les citoyens et leurs interlocuteurs. “On n’a rien à cacher”, dira-t-on (à nouveau). Peu importe : à titre de comparaison, conserver des communications privées sur Internet revient à mettre toutes les conversations téléphoniques sur écoute. Un citoyen doit avoir le droit de supprimer ce type de contenu s’il le désire, quelle qu’en soit la raison. Nos courriers, nos messages, nos conversations n’appartiennent ni à Facebook, ni à l’Etat, ni à qui que ce soit d’autre que l’émetteur et le(s) destinataire(s).

C’est pour cette raison que le “droit à l’oubli” est indispensable, ainsi qu’une meilleure affirmation de l’article 8(1) de la CEDH : “Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance.” Une consolidation du droit existant au niveau européen — voire international — est nécessaire, afin de clairement encadrer les pratiques des entreprises de services dont les recettes sont fondées sur la publicité ciblée. La Commission Européenne s’est récemment penchée sur le sujet, en proposant une nouvelle directive dans laquelle figure, notamment, le droit à l’oubli et des projets d’harmonisation. Ce projet européen fera l’objet d’un article indépendant.


  1. Shazback dit :

    Et… Toute cette collecte d’informations existe bien en dehors du web, et ce de façon plus aisée.

    Sur internet, “échapper” au contrôle de Facebook, 9Gag (gag), ou autre Google est somme toute relativement aisée. Une partition neuve, voir même un simple effacement des fichiers “cookies” et l’utilisation d’un navigateur qui bloque l’envoi ou la sauvegarde d’informations personnelles (Firefox en mode “Incognito”, entre autres)… On peut visiter Le Monde (.fr) sans s’inquièter d’être suivi par Facebook ou autre “little brother”.

    Par contre, les supermarchés ont des systèmes très efficaces d’analyse des comportements. Aux USA des chaînes de supermarchés sont en mesure de savoir qu’une femme est enceinte rien qu’en observant ses achats (et ce bien des mois avant qu’elle n’accouche, on ne parle pas d’une réponse à l’achat de couches ou de linge de bébé), qu’un homme se prépare à s’inscrire à un club de sport, ou même qu’une personne risque de déménager sous peu. Ces systèmes ne sont cependant qu’à leur enfance. L’utilisation de la récognition faciale dans les magasins, ainsi que des méthodes de suivi de comportement (http://goo.gl/46Svg)… L’information que Facebook peut avoir, c’est possible de le cacher. Celui de ses achats, c’est plus difficile. Et ce même si l’on porte un masque! (Cet example n’est pas le seul qui me vient à l’esprit, mais le plus explicite)

    Pour en revenir à l’article, je pense qu’il y a un aspect qui n’a pas été considéré : la significativité de l’information recueillie.

    C’est aujourd’hui un problème de taille pour Google, Facebook, Amazon ou autre eBay. Comment identifier dans le comportement d’un utilisateur les éléments importants à suivre? Et un grand avantage pour nous, individus. Heureusment, nous n’avons pas tous le même comportement. Certains communiquent surtout par e-mail, d’autres par chat, d’autres encore en personne, etc. Certains considèrent que leurs statuts Facebook sont de véritables odes à leur intelligence, d’autres en écrivent quarante par jour. Certaines recherches sur Amazon amènenent à un achat, d’autres amènent à une visite de ThePirateBay… L’avantage c’est que l’information est infinie, mais la capacité à stocker, analyser et déduire de l’information significative est quand à elle bien limitée.

    L’information est une chose qui est très difficile à organiser, et encore plus à analyser. Pour n^e éléments d’information, il existe (n^e)! analyses, qu’il faut ensuite affiner et valider. Très vite, l’information recueillie dépasse la capacité d’analyse, et ce de façon durable. C’est pour cette raison que la significativité de l’information recueillie est si importante et si difficile à déterminer (et pourquoi les publicités sur Facebook et Google sont presque toujours les mêmes).

    L’on parle aujourd’hui de Facebook, de Google ou d’Amazon comme de mastodontes dont la raison d’être ne sera jamais remis en question. Or, leur défi premier est au contraire de demeurer d’actualité. Retenir de l’information est particulièrement cher, d’autant plus que l’on est peu certains que cette information soit significative. L’information a pour nature de se diluer dans le bruit environnant. Ce qui se faisait sur AOL il y a 15 ans sera dans 15 ans aussi impossible à trouver que ce que vous faîtes en ce moment sur twitter. Ce n’est pas une critique d’AOL ou de twitter, mais simplement une acceptation du fait que la capacité à acquiérir de l’information est exponentiel, que l’information lui-même est infini, et que la capacité de traitement de l’informatino est limité.

    1. Konrad dit :

      Il me semble qu’il existe une différence fondamentale entre Google, Facebook, etc. et les techniques d’observation dans les supermarchés que tu décris réside : au supermarché, notre comportement n’est pas lié à notre identité. Ce sont des études statistiques, qui permettent de comprendre comment les gens consomment, mais ces consommateurs restent totalement anonymes. Sur Internet, c’est différent : notre nom et prénom sont présents à peu près partout sur les réseaux sociaux, on est identifiable par son adresse IP, par un Lookup Reverse DNS, par ses cookies, et par tant d’autres choses. A titre d’exemple, la société Adobe se plaît à mettre une bonne dizaine de trackers sur l’ordinateur des utilisateurs afin de vérifier qu’ils n’utilisent pas de contenu piraté. S’ils le voulaient, ils pourraient coincer une quantité ridicule d’utilisateurs.

      Effacer ses traces n’est pas si facile. Le contenu ne réside pas seulement dans les cookies. L’utilisation de n’importe quel réseau social, une simple recherche Google, l’envoi de messages instantanés, etc. sont tout autant d’éléments qui sont conservés. Certes, c’est déjà un premier pas, mais la suppression de cookies est insuffisante, me semble-t-il.

      1. Shazback dit :

        Si certains aspects sont en effet statistiques, d’autres visent directement l’identité des personnes. Là ou Facebook ou Google utilisent les addresses IP, les cookies, etc., les supermarchés utilisent les cartes de fidélité, les coupons distribués par courrier, voir même d’autres aspects moins avouables (observation des données d’identification lors de procédures de paiement par carte ou chèque)…

        Il serait plus juste de dire “il est possible d’éviter d’être suivi” dans les deux cas. Si l’on prend les bonnes précautions sur le net, il est difficile pour une organisation privée de recueillir quantité de données sur soi (ne pas/peu utiliser Facebook, Google…; utiliser des outils type TOR; n’utiliser qu’un navigateur qui refuse les cookies et autres éléments d’identification…; etc.). De même, si l’on prend les bonnes précautions dans un supermarché, il est difficile pour le supermarché de recueillir quantité de données sur soi (ne pas participer à des offres de fidélité; ne pas utiliser de coupons reçus par e-mail ou courrier; ne pas effectuer d’envoi aux producteurs pour obtenir des réductions; ne payer qu’en espèces…).

        Effacer ses traces est difficile… Presque autant que dans la vie réelle. La seule différence c’est que l’aspect numérique (et donc distant) de la relation avec les entités en ligne donne à un grand nombre de personnes une fausse impression de sécurité. De là surviennent nombre de comportements que les gens regrettent par la suite. Cependant, c’est un problème d’éducation face au numérique, pas un problème nouveau crée par le numérique. Les affres de l’histoire de Herman Cain sont ressortis sans moindre recours au numérique, comme quantité de personnes avant lui. La seule nouveauté, c’est que le développement du numérique fait que certaines gaffes se font dorénavant par ce biais.

        Je vais prendre le temps de répondre également à Papi dans ce message, par simplicité.

        1. Le problème fondemental du stockage c’est qu’il survient avant la capacité à définir ce qui est significatif. Certains aspects sont presque certainement significatifs (pour facebook : messages persos, statuts), d’autres presque certainement insignificatifs (dimensions des images postées, longueur du nom). Mais l’essentiel de l’information disponible est dans un entre-deux fâcheux : durée de session, pages visitées, “likes”, couleurs des photos, longueur et complexité des messages qui amènent à un click-through, groupes dont l’utilisateur est membre, heures de connection, navigateur et OS, fréquence de mise à jour du statut, langue utilisée, langue d’écriture, utilisation de la fonction “log out”, utilisation du calendrier, rafraîchissement par requête naviguateur ou par re-sélection de la même page, etc. Tel qu’il est actuellement, Facebook tente d’en conserver autant que possible, puisqu’ils sont incapables de déterminer avec précision ceux qui sont significatifs. De plus, lors de leurs changements de disposition, un grand nombre d’indicateurs devient de fait obsolète, et il faut presque faire un exercice d’archéologie pour retrouver leur sens.

        2. La durée de traitement est bien évidemment un problème de premier ordre. Supposons que Facebook suive 10 éléments d’activité sur 800,000,000 membres. Pour faire une analyse complète selon trois dimensions (3 éléments d’activité), il y a 2.62*10^53 permutations. Même si l’on va dire que l’analyse est très dirigée et donc permet d’exclure la moitié des cas, ça reste 1.31*10^53 cas. A raison de 7 millions de processeurs qui marchent à 3Ghz chacun, et une hypothétique formule parfaite qui permet à un processeur d’effectuer une analyse de permutation par cycle, il faudrait 1.9*10^29 années pour faire une analyse complète. En comparaison, l’âge de l’univers est estimé à “seulement” 1.37*10^10 années…
        Ce que Facebook fait n’est donc pas du tout une utilisation complète de ses données. Il n’en fait que des analyses extrèmement simples, avec des routines de vérification liés à l’activité plutôt qu’aux données elles-même. Si quelqu’un poste un statut disant “I LOVE COCA-COLA” et “Like” Coca-Cola, Facebook va “deviner” que la personne aime ce produit. Mais il est est incapable d’en faire de même dés lors que la seule indication que la personne aime Coca-cola est que dans certaines photos la personne a un verre avec du liquide pétillant marron, que la personne préfère le rouge au bleu, et que la personne vit dans une localité géographique où Coca-Cola est largement préférée à Pepsi. De même, les analyses par profil-type sont basiques, et ne cherchent qu’à produire une granularité large (suffisante pour les publicitaires, pas plus).

        Enfin, je ne pense pas que les données sont “disponibles indéfiniement”. La théorie est certainement celle-là (tant qu’on ne ré-écrit pas par dessus l’information, et qu’on effectue des vérifications périodiques, des doubles, etc.), mais la pratique est tout autre. L’information est fragile, les entreprises qui en sont les dépositaires tout aussi fragiles, et l’attrait de l’information “nouveau” est trop grand pour être ignoré et conserver l’ancien. Si l’information était vraiment “disponible indéfiniement”, alors AOL et Yahoo! auraient bien plus d’information sur leurs utilisateurs que Google ou Facebook. De même, Lycos serait le premier service de recherche en ligne, et je ne parle même pas de ce que Microsoft aurait à sa disposition! Si vous voulez un example de la “survivance” de l’information, je vous propose de chercher des informations sur un utilisateur nommé “~~~” du BBS neoteens.org. En six ans, il a contribué environ 150,000 messages. Le forum lui-même était très important, avec en général 600-700 utilisateurs connectés à tout moment de la journée, et entre 2,000 et 3,000 messages par jour. Les conclusions de cet exercice sont laissés au lecteur.

    2. Papi dit :

      Je suis tout a fait d’accord avec Konrad pour établir une différence entre la collecte d’information nominative et celle qui ne l’est pas. Le fait de pouvoir relier quelqu’un de précis à des comportements spécifique constitue en effet un moyen de pression formidable. Quand au fait qu ‘il est encore possible d’échapper aux grandes entités qui définissent presque tout le trafic internet aujourd’hui, j’acquiesce mais précise que cela ne va sans doute pas durer: des projets dans la lignée de la carte d’identité électronique sont à l’étude et leur utilisation future est plus que probable (http://www.numerama.com/magazine/19881-la-carte-nationale-d-identite-electronique-prevue-pour-octobre-2012.html). L’ampleur de ce type de projet et son caractère institutionnel rend son contournement impensable pour le citoyen du futur: il est évident que les banques, services publics, transports ou services de douanes vont généraliser l’utilisation de ces dispositifs en marginalisant quiconque voudrait s’en éloigner.

      Quand au fait que la significativité de l’information est dure à établir, je me contenterai de rappeler que 1. Facebook ne semble pour l’instant pas avoir le moindre mal à stocker les données personnelles de ses 800 millions d’utilisateurs; 2. Qu’une fois le stockage réalisé, peu importe la durée du traitement des données, puisqu’elles sont disponibles indéfiniment. De plus, et c’est même le point fort de l’outil informatique, il est très facile de recenser des pages ou de groupes et de lister les gens qui y ont adhéré, avec éventuellement des programmes permettant de schématiser des profils type et de les comparer avec les autres utilisateurs.

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